Le Quatuor Cambini-Paris a repris sa route 68, au théâtre de Caen. Il en est à sa dixième étape et sa quatrième saison à interpréter l’intégrale des quatuors de Joseph Haydn (1732-1809). On approche de la mi-parcours. A chaque concert, un thème, qui aide à mettre en perspective l’époque du compositeur. Cette fois, il est question de vêtements de scène. Créateur de nombreux costumes pour le spectacle, Alain Blanchot a expliqué son travail, fruit de nombreuses recherches. Une soirée cousue main.
Au moment du salut, à l’issue du concert (de gauche à droite) : Clément Lebrun,Karine Crocquenoy, Pierre-Eric Nimylowycz, Julien Chauvin, Alain Blanchot, Atsushi Sakaï.
Pour le premier rendez-vous de la saison 2019-2020, le théâtre de Caen a invité un enfant du pays. Enfant de la Maîtrise, que les familiers des auditions de la Gloriette avaient pu repérer, Cyrille Dubois a bien grandi pour devenir au passage de la trentaine un ténor fort recherché. Cet amoureux du chant et le pianiste Tristan Raës forment le duo Contraste au service du lied et de la mélodie. Leur programme Liszt confirme une belle maturité partagée.
Tristan Raës et Cyrille Dubois, le duo Contraste (Photo Jean-Baptiste Millot-Aparté).
La grande
salle du théâtre ne se prête guère à un salon de musique. Et pourtant, le ténor
Cyrille Dubois et le pianiste Tristan Raës parviennent à ce rapport d’intimité avec
le public dans ce récital hautement romantique. L‘exaltation de la nature et du
sentiment amoureux transpirent des œuvres des poètes allemands du XIXe siècle, mises
en musique par Franz Liszt. Les pièces choisies forment la première partie du
récital et donnent à Cyrille Dubois de déployer toute la palette de sa voix.
Ainsi du
rêve d’amour « Liebestraum O lieb ».
Son auteur, Ferdinand Freiligrath est surtout connu par les spécialistes. En revanche,
la mélodie de Liszt donne à son poème une notoriété bien inscrite dans les
mémoires. L’amour, contrarié par l’éloignement, que porte le compositeur
hongrois à Marie d’Agout, ne serait pas étranger à cette musique. Le timbre
chaud et clair de Cyrille Dubois lui donne progressivement une amplitude
saisissante.
Tous les
élèves germanistes ont, tôt ou tard, planché sur le célébrissime poème d’Heinrich
Heine, « Die Loreley », l’enchanteresse du Rhin, au chant de sirène
fatal au batelier. Liszt en a écrit deux versions musicales. La deuxième
retenue par le ténor offre un festival de nuances jusqu’à un final de notes hautes
de toute beauté. On est tout autant emporté par l’envolée puissante du « Bist
du » (« Ainsi es-tu ») du Prince Elim Metschersky ; et ému
par le sort du « Fisckerknabe » (le jeune pécheur) de Schiller, dont
le piano de Tristan Raës et la voix de Cyrille Dubois la douce naïveté et le
cruel destin.
Quatre
poèmes de Victor Hugo offrent l’occasion d’apprécier le modelé des mots par la
voix du ténor. « Oh quand je dors » est un bijou de sensualité qui
commence comme une berceuse, gagne en intensité dans un rêve de désir jusqu’à
une certitude sereine. « Enfant si j’étais roi » procède d’une
construction semblable.
On passe
ensuite à la langue italienne, avec Cesare Boccella, un contemporain de tous
les auteurs précités. Liszt donne à son poème « Angiolin dal biondo crin »
(Petit ange aux cheveux blonds) une musicalité azuréenne. L’interprétation du
ténor et du piano de Tristan Raës tient à la fois de la berceuse et de la
comptine.
Pétrarque
que cite Victor Hugo dans son poème « Quand je dors » se situe six
siècles avant les poètes de ce récital.
Ses sonnets n’en inspirent pas moins Liszt, certainement séduit par leur
expression de bouleversements amoureux, vis-à-vis notamment de la Laura,
dont parle Hugo. Dans les trois poèmes
qui terminent le récital, la part du piano donne un élan à la voix de Cyrille
Dubois. Sa tessiture se trouve étirée de façon impressionnante. On frise le bel
canto, en même temps que surgissent des intonations guillerettes, douces ou
affectueuses.
La chaleur
de l’accueil du public devant cette paire d’artistes à la complicité confondante
entraînent deux généreux bis. On réentend ainsi la mélodie du fameux « Liebestraum »,
mais cette fois avec un texte adapté en français. Et là encore sans impair,
aucun.
______________________
Récital
donné au théâtre de Caen, le dimanche 13 octobre 2019.
Parenthèse
aussi enchantée qu’estivale répondant au festival de Pâques, la 18e
édition de l’Août musical de Deauville s’est fermée sur de fort belles pages de
Richard Strauss, Franz Liszt et Robert Schumann. Dans un programme typique de
musique de chambre, on a pu apprécier des jeunes talents déjà familiers de la
salle Elie-de-Brignac conduits par la pétillante violoniste Alexandra Soum.
A chaque
concert de la salle Elie-de-Brignac, on a du mal à imaginer que ce lieu qui
sonne si bien fait aussi écho au feu des enchères consacrées aux yearlings. C’est
d’ailleurs sa vocation première. Ces ventes de futurs cracks des champs de
course succèdent traditionnellement à l’Août musical, qui, lui, donne à son
directeur artistique, Yves Petit de Voize, l’occasion de faire connaître ses « poulains ».
Et si on
veut bien remonter dans le temps, on peut que saluer la finesse de jugement d’YPV
à repérer des interprètes pleins de potentiel. La liste et longue de celles et
ceux passés par Deauville et couvés par la Fondation Singer-Polignac, la
permanence ô combien salutaire du festival, ont gagné en notoriété, mènent
carrière et hissent vers le haut le niveau général de la musique en France.
La voix a
été au cœur de plusieurs soirées de ce 18e Août musical avec les
concours de la mezzo-soprano Adèle Charvet ;
des sopranos Marie-Laure Garnier et Clémentine Decouture et du ténor Paco Garcia _ ces trois derniers dans un double programme Olivier Greif enregistré
par le label B. Records. Cette même voix
n’était pas loin en ouverture du dixième et ultime concert.
Le sextuor
de « Capriccio » ouvre un débat que développe l’opéra de Richard
Strauss, à savoir qui de la musique ou de la poésie a l’avantage sur l’autre.
Le cœur de la comtesse Madeleine en est l’enjeu. On se tiendra prudemment à l’écart
de la discussion pour ne retenir que la beauté intrinsèque de cette partition d’une
douzaine de minutes.
Elle place l’auditeur
en totale fascination. A la tête de ce sextuor, Alexandra Soum apporte son
enthousiasme généreux et sa délicatesse. Passés à bonne école _ on pense à
Adrien Bellom, violoncelliste, ancien élève de Jérôme Pernoo, un des quatre
fondateurs du festival de Pâques _, le violoniste Shuichi Okada ; les
altistes Mathis Rochat et Manuel Vioque-Judde ; le violoncelliste Bumjun
Kim confirment par la justesse de leurs interventions, l’équilibre de leurs
jeux respectifs, une maturité déjà perceptible au cours de précédents concerts
deauvillais.
L’interprétation,
en toute fin de programme, du sextuor n°2 en sol majeur de Brahms, a été à ce
titre exemplaire. On retrouvait les six mêmes musiciens toujours sous la
conduite de l’épatante Alexandra Soum. L’œuvre est codée, du moins contient un
message subliminal dans le premier mouvement par les cinq notes répétées ici
par la violoniste. Dans la notation germanique transparaît le prénom d’Agathe
von Siebold à laquelle le compositeur vouait une passion.
Reste au fil
des quatre mouvements, une œuvre dense saluée très chaleureusement par le
public. Aux applaudissements nourris, Alexandra Soum et les siens ont associé
les pianistes Guillaume Bellom et Ismaël Margain. Normal. Tous deux avaient, en
fin de première partie, fait montre de leur talentueuse complicité, maintes
fois éprouvées à Deauville.
Et, on ne s’en lasse pas. La Fantaisie pour piano à quatre mains en fa mineur de Schubert offre aux deux musiciens un idéal terrain de jeu, si on ose dire. Le tempérament du compositeur se retrouve dans cette œuvre à la fois allègre et mélancolique, voire teintée d’interrogation. Guillaume Bellom et Ismaël Margain en expriment les nuances avec brio dans un « pas de deux » pianistique réglé au cordeau et rythmé par l’intervention de Jean Fröhlich, régisseur et tourneur de pages dont le bras de basketteur l’autorise à se soulever à peine de son siège.
Concert
donné le samedi 10 août 2019, salle Elie de Brignac, à Deauville.
Rappelons que les concerts, tant du festival de Pâques que de Août musical se retrouvent sur le site musique.aquarelle, où ils sont gratuitement disponibles à l’écoute.
D’un ballet
à un sacre, l’ensemble Correspondances a ouvert et bouclé la saison du théâtre
de Caen. L’avènement du futur Roi-Soleil en est le dénominateur, non pas commun
mais royal ! Rien n’est trop beau pour asseoir l’autorité du souverain
encore adolescent. Fruit d’un patient travail de recherche là encore, Sébastien
Daucé entraîne dans la musique de
l’époque. Elle laisse imaginer le faste qui a entouré le sacre de
Louis-Dieudonné de Bourbon, en la cathédrale de Reims, le 7 juin 1654. La réussite
est enthousiasmante. Elle marque les dix ans de l’ensemble. Y sont associés les
jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen.
Les musiciens et chanteurs de l’ensemble Correspondances au cours de la répétition générale dans l’église Saint Nicolas de Caen (Photo.DR)
Les lignes
sobres de la belle église romane Saint-Nicolas de Caen ne répondent pas au gothique
rayonnant de la cathédrale de Reims. Mais son acoustique est remarquable. Elle
s’adapte fort bien à la mise en espace et aux déplacements des musiciens et
chanteurs de Correspondances et de la Maîtrise de Caen.
Avec
« Le Sacre de Louis XIV », Sébastien Daucé prolonge, avec le concours
du musicologue Thomas Leconte, son magnifique travail engagé avec « Le
Ballet Royal de la Nuit ». De la cérémonie rémoise, des gravures
témoignent des agencements et décors. Sur le déroulé musical, les choses sont
moins précises. Mais on dispose de sources pour déterminer les musiciens
présents. Des archives, comme le Manuscrit Deslauriers conservé à la
Bibliothèque Nationale, donnent une idée des partitions qui ont pu être
retenues. Ainsi du Te Deum attribué à Antoine Boësset (1587-1643).
La génération d’avant Lully
Ce
compositeur n’est plus de ce monde au moment du sacre. Les autres auront pu en
être témoins. Ils font partie de cette génération d’avant Lully et Charpentier.
Mis à part celle Francesco Cavalli, les notoriétés d’Etienne Moulinié, Jean
Veillot ou Thomas Gobert demeurent aujourd’hui dans un cercle assez restreint
de mélomanes. Mais eux, au moins, laissent un nom à des œuvres. Le concert des
Correspondances compte aussi des motets anonymes, dont
« l’inspecteur » Daucé a relevé l’intérêt au fil de son enquête.
La réussite
de cette entreprise réside dans la cohérence du programme. Avouons-le, on ne
sait, au fil de l’audition, à qui attribuer tel ou tel passage _ le document
donné à l’entrée ne le détaille pas. Qu’importe, après tout, tant on se laisse
prendre par la solennité du spectacle. L’ordonnancement construit par Mickaël
Phelippeau et Marcela Santander Corvalan établit la progression du cérémonial.
Du bas la
nef à l’entrée du chœur, la disposition des interprètes évolue, un temps en
procession, un autre sur des estrades, dont la principale est installée à la
croisée des transepts. Ce carrefour offre à Sébastien Daucé une vision complète
et giratoire. On annonce l’arrivée du roi à Reims, puis la procession pour Anne
d’Autriche, la mère de sa Majesté. Chaque étape est ainsi illustrée
musicalement.
Panoplie d’instruments
L’entrée du
roi en la cathédrale offre un défilé saisissant des instruments à vent, rythmé
comme pour l’ouverture des cordes par le tambour de Lou Renaud-Bailly. Différents
modèles de ces vents sont remisés, par familles, sur un des bas-côtés prêts à
utilisation au fil du concert. Des flûtes aux sacqueboutes, les ancêtres des
trombones, on retrouve des sons inusités. Aux accents pointus des cornets répondent
les intonations mates du serpent et des bassons baroques.
L’arrivée de
la Sainte Ampoule qui contient l’huile consacrée pour l’onction du roi (Le saint chrême) est symbolisée par des
globes lumineux portés par quelques maîtrisiens. Le décor est planté, au
moment, où à l’extérieur, l’orage menaçant commence à gronder. Il ne pourra pas
perturber l’enchaînement des étapes où se succèdent un éventail de formations :
petits effectifs de voix, mixtes ou non, accompagnés ou a cappella ;
parties instrumentales ; passages tutti…
Vocalement, l’ensemble est somptueux avec les interventions toujours au cordeau de leaders, tels la mezzo Lucile Richardot, qu’on ne présente plus à Caen, la soprano Caroline Weynants _ notamment remarquée dans « Les Histoires Sacrées » de Charpentier, en 2016 _ ou encore le baryton René Ramos Premier, vu dans « Songs », le programme de musique anglaise du XVIIe présenté par Correspondances en début de cette saison. Côté orchestre, le bonheur est aussi complet avec la crème des instrumentistes réunie par Sébastien Daucé. Il se dégage une délicatesse sonore cousue par des attaques d’une belle finesse.
Les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen. (DR).
L’intérêt de
ce concert se porte aussi sur les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen.
Avant eux, ce sont les maîtrisiens du conservatoire de Lyon et les Pages du
Centre de musique baroque de Versailles, qui ont participé à ce sacre. La tâche
est exigeante, en particulier dans les parties a cappella, mais leurs voix
blanches enveloppent les difficultés sans coup férir. De même, ils participent
du même élan collectif dans les différents passages de la Messe du Sacre, dont
l’Ite Missa Est conclut ce moment unique vécu par un demi-millier d’auditeurs.
A l’image de l’averse orageuse au dehors, une pluie d’applaudissements
se déverse dans la nef. Elle va durer. Vivat Correspondances !
Le Sacre de
Louis XIV, concert donné à l’église Saint-Nicolas, à Caen, le mardi 18 juin
2019. Il clôture la saison 2018-2019 au théâtre de Caen.
aPrecision)
Vaclav Luks et son ensemble, le Collegium 1704, ont retrouvé la scène du théâtre de Caen pour un concert 100% italien. Son programme, « Il Giardino dei Sospiri » devait être le reflet d’un enregistrement tout frais sorti, avec la voix de Magdalena Kozena. Indisponible pour raison de santé, la mezzo-soprano tchèque a été remplacée au pied levé par Sara Mingardo. L’alto vénitienne a relevé brillamment le défi, le temps d’un aller-retour entre Aix-en-Provence, où elle répète, et Caen. Aux modifications de répertoire, le Collegium s’est adapté avec brio et grâce aérienne.
Vaklav Luks à la direction de son ensemble tchèque, le Collegium 1704. (DR).
Un soupir de déception parcourt la salle, lorsque Patrick Foll annonce la défection de Magdalena Kozena, laissant à peine le temps au directeur du théâtre d’enchaîner sur une nouvelle rassurante. Le concert peut être maintenu grâce au concours de Sara Mingardo. La chanteuse italienne est en répétition pour le prochain festival d’Aix-en-Provence, avec le directeur de Pygmalion, Raphaël Pichon et le metteur en scène Romeo Castellucci. Elle a pu se libérer deux jours.
Evidemment, le programme est modifié. L’alto vient avec les partitions qu’elle possède le mieux. Ses propositions collent avec l’esprit du concert prévu, s’agissant d’un « Jardin des soupirs », où peuvent se mêler tout à la fois l’attente amoureuse, la quête mystique et le soulagement ou le bien-être. Le baroque italien excelle dans l’expression de ces sentiments. Et le jeune Händel, le germanique, n’a pas été le dernier à s’y fondre au cours de ses séjours dans la péninsule.
Sara Mingardo.
Le démontre
sa « Sinfonia » tirée de son opéra « Agrippina ». Elle
ouvre le concert, avant l’entrée en scène de Sara Mingardo. Si la chanteuse a
entendu le bref souffle du dépit, elle n’en laisse rien paraître. Un sourire
radieux accompagne son salut. La scène caennaise l’avait accueillie en février
2017 pour « Le Triomphe du Temps et de la Désillusion » _ autre opéra
d’Händel _ dans la production du Concert d’Astrée d’Emmanuelle Haïm. Elle y
tenait le rôle de la Désillusion aux côtés du baryton américain Michael Spyres
(le Temps) .
La voix Sara
Mingardo n’a rien perdu de sa clarté. Son timbre subtilement modulé associe
fraîcheur et maturité, avec des graves de velours. Vénitienne comme Vivaldi,
elle sert magnifique la musique du « Prêtre roux », que ce soit dans
la Cantate « Cessate amai cessate » ou le psaume « Nisi Dominus ».
Dans ce dernier, le passage « Cum dederit » s’inscrit comme un grand
moment d’une intense douceur entre le chant, les cordes de l’orchestre et le
rythme à deux notes du clavecin.
Depuis dix
ans, s’écrit une belle histoire de fidélité entre le Collegium 1704 et le
théâtre de Caen depuis la belle production de « Rinaldo », mise en
scène par Louise Moatti (1). L’ensemble de Vaklav Luks offre régulièrement un
enchantement. La virtuosité de son premier violon Ivan Iliev ou de son
violoncelle solo, Liber Masek, est à la mesure du son captivant d’équilibre
dégagé par tout le groupe des cordes. Ainsi de « La Follia » d’Arcangelo
Corelli dans un arrangement de Francesco
Geminiani, où, seul instrument à vent à s’inscrire dans le tempo, le basson d’Adrian Rovatkay fait
merveille.
Au fil du concert marqué aussi par des œuvres instrumentales de Domenico Sarro et Leonardo Vinci, Sara Mingardo interprète des airs d’opéra de Händel. Elle incarne Rinaldo puis la Cornelia de « Giulio Cesare », avant de devenir dans un bis répondant aux applaudissements d’un public définitivement emballé, un Serse dans le troublant et bouleversant « Omba mai fu ».
_________________________________
Concert
donné le mardi 4 juin 2019, au théâtre de Caen.
(1) Le Collegium 1704 sera de retour la saison prochaine, avec son ensemble vocal, le samedi 14 décembre 2019. Il interprétera « Le Messie » de Händel, dont vient de sortir un enregistrement chaleureusement accueilli par la critique.
Pour fêter
ses vingt ans, le Poème Harmonique de Vincent Dumestre a opté pour un spectacle
aussi insolite qu’électrisant. Associer au fil d’une déambulation musique pour
partie sacrée et arts du cirque, il y avait de quoi tournebouler tout à la fois
les connaisseurs du baroque et les amateurs d’acrobaties. Du théâtre de Caen
l’église de la Gloriette, la démonstration a convaincu. Son titre
« Elévations » lui collait parfaitement.
Vincent Dumestre et le Poème Harmonique (Photo Jean-Baptiste Millot)
Il est comme
ça des projets un peu fous ! De ceux qui vous projettent dans une sorte
d’inconnu, de pari aussi. Car faire
entendre des airs religieux de la Rome du XVIIe siècle, tandis qu’évoluent des
circassiens, c’est chose rare sinon inédite. A l’occasion du vingtième
anniversaire de son ensemble Le Poème Harmonique, Vincent Dumestre partage
cette audace avec la compagnie MPTA (Les Mains, les Pieds et la Tête Aussi) de
Mathurin Bolze.
D’un côté
des cordes, y compris vocales ; de l’autre, des roues et un trampoline. Tour commence dans les foyers du
théâtre. Un air de procession entraîne dans une atmosphère à la fois pieuse et
allègre. Se répondent les voix de la soprano Claire Lefilliâtre et du haute
contre Bruno Le Levreur dans un chant à la Vierge. Les chanteurs et musiciens
surplombent du deuxième balcon l’espace des foyers coupé par une scène.
Le public
réparti de part et d’autre voit patienter celui qui va se révéler un virtuose
de la roue Cyr, grand cerceau métallique. Juan Ignacio Tulan, artiste argentin
danseur de formation, est comme « L’homme de Vitruve », le célèbre
dessin de Léonard de Vinci avant d’animer l’agrès sur l’air de la chaconne de
Tarquinio Merula. Avec une maîtrise confondante, il se joue des
pieds et des mains pour dompter la force centrifuge qu’il impulse à la roue,
qui, d’accessoire, se métamorphose en véritable partenaire. La musique
participe de ce ballet ondoyant
fascinant.
Mathurin Bolze et sa roue (Photo Yiochi Tsukada)
Depuis cette
entrée en conférence du cirque et de la musique, le dialogue se poursuit dans la grande salle. Le célèbre et poignant
« Lamento della Ninfa » tiré des Madrigaux de Monteverdi introduit et
accompagne l’intervention de Mathurin Bolze. Imaginez en grand une roue, de
celle d’une cage de hamster. La comparaison s’arrête là. Car de son usage, loin
de galoper comme sur un tapis roulant, l’artiste en tire des figures et des
postures élégantes et fluides.
– Photo de répétition: Christophe RAYNAUD DE LAGE –
Il évoque tout autant Chaplin pris dans les engrenages des « Temps modernes » qu’un homme invisible quand sa paire de chaussures trace des pas dans la roue encore en mouvement. Le tout dans un tempo subtil et rigoureux, qui a mis à l’épreuve la violoniste. Au moment d’entamer l’air de la Sonata Prima de Dario Catello, une corde a sauté (non pas « à sauter »).
L’incident
passe presqu’inaperçu grâce à la solidarité spontanée des collègues de
Fiona-Emilie Poupard. Mais la violoniste ne peut réparer qu’en direct. Ce
qu’elle fait avec sang froid pour enchaîner à temps tandis que Juan Ignacio
Tula entame une véritable performance qui tient à la fois du hula hoop que du
derviche tourneur. C’est là sans doute où l’on touche, avec le « Lamento
d’Arianna » (de Monteverdi à nouveau) cette démarche spirituelle suscitée
par les cadences répétées, avec un final magnifique quand la roue achève ses
ondulations comme un dernier soupir.
La dernière
partie qui entraîne le public jusqu’à Notre-Dame de la Gloriette pourrait le
laisser prévoir avec le chant pieux « In te Domine Speravi »
interprété de façon éclaté dans l’église. D’élévations, il est effectivement
question avec les voltigeurs de trampoline Mathurin Bolze, sorti de sa roue, et
son alter ego, Karim Messaoudi, visage d’ange qui aurait pu inspirer Le
Caravage.
Sur les « Lamentations du premier jour » d’Emilio de’Cavalieri, le duo tisse une histoire pleine de rebondissements spectaculaires au cœur d’un chœur qui n’en aura jamais vu autant. Elle entraîne vers un autre monde, les temps d’une suspension aussi éphémère que réconfortante. L’humour s’y révèle aussi spontané que candide. C’est beau, intelligent, respectueux. Les (éventuelles) réticences d’esprits chagrins allergiques à cette démarche iconoclaste ne sont que tempête dans un verre d’eau.
L’incident
passe presqu’inaperçu grâce à la solidarité spontanée des collègues de
Fiona-Emilie Poupard. Mais la violoniste ne peut réparer qu’en direct. Ce
qu’elle fait avec sang froid pour enchaîner à temps tandis que Juan Ignacio
Tula entame une véritable performance qui tient à la fois du hula hoop que du
derviche tourneur. C’est là sans doute où l’on touche, avec le « Lamento
d’Arianna » (de Monteverdi à nouveau) cette démarche spirituelle suscitée
par les cadences répétées, avec un final magnifique quand la roue achève ses
ondulations comme un dernier soupir.
La dernière
partie qui entraîne le public jusqu’à Notre-Dame de la Gloriette pourrait le
laisser prévoir avec le chant pieux « In te Domine Speravi »
interprété de façon éclaté dans l’église. D’élévations, il est effectivement
question avec les voltigeurs de trampoline Mathurin Bolze, sorti de sa roue, et
son alter ego, Karim Messaoudi, visage d’ange qui aurait pu inspirer Le
Caravage.
Sur les « Lamentations du premier jour » d’Emilio de’Cavalieri, le duo tisse une histoire pleine de rebondissements spectaculaires au cœur d’un chœur qui n’en aura jamais vu autant. Elle entraîne vers un autre monde, les temps d’une suspension aussi éphémère que réconfortante. L’humour s’y révèle aussi spontané que candide. C’est beau, intelligent, respectueux. Les (éventuelles) réticences d’esprits chagrins allergiques à cette démarche iconoclaste ne sont que tempête dans un verre d’eau.
Pour
l’avant-dernier concert de sa 23e édition, le Festival de Pâques de
Deauville a proposé un programme de musique française exclusivement. Il renvoie
à cette période charnière fertile, dominée par les personnalités de Debussy
puis de Ravel. D’autres noms s’y distinguent, comme Ernest Chausson, ou,
météore dans le ciel musical, Guillaume Lekeu. Cette soirée intimiste a donné
l’occasion d’entendre la belle voix d’Amandine Bré ; de mesurer la
dimension pianistique de Théo Fouchenneret ; d’apprécier le jeu subtil du
Quatuor Hanson.
Il avait
l’âge, ou peu s’en faut en plus ou en moins, des interprètes du festival.
Guillaume Lekeu avait 24, quand la fièvre typhoïde l’a emporté en 1894. Il aurait pu rester le contemporain de Maurice
Ravel, dont il était l’aîné de cinq ans. Le sort en a voulu autrement. De cette
vie brève, celui qui fut le disciple de César Franck, a laissé quelques œuvres
témoignant d’un talent déjà mûr.
Une première
Ainsi de cet
Adagio pour orchestre à cordes écrit en 1891. L’œuvre est bouleversante sans
être triste. Elle invite à la rêverie que peut susciter un paysage d’eau et de
lumière. On l’associe à la musique de Wagner qu’admirait le jeune compositeur.
C’est un autre jeune musicien, Julien Giraudet, qui a réalisé une version pour
septuor. Il répondait à une commande d’Yves Petit de Voize, le directeur du
festival.
Il en
respecte les couleurs, les éléments de construction. Au Quatuor Hanson (Anton
Hanson, Jules Dussap, Gabrielle Lafait, Simon Dechambre) s’associent l’altiste
Raphaël Pagnon, Adrien Bellom au violoncelle et Simon Giudicelli. L’ensemble
offre douze minutes hors temps, saisissant l’auditoire par une interprétation
profonde et captivante.
Familier de
Debussy, qu’il retrouvait souvent dans la maison ouverte aux musiciens de son
beau-frère et peintre Henry Lerolle, Ernest Chausson n’en avait pas du tout le
même tempérament. Cela n’empêchait pas une amitié forte marquée par une
admiration réciproque, juste ternie pour une histoire de dettes, restée en
suspens après la mort accidentelle de Chausson en 1899, une chute de vélo.
Feu d’artifice
Trois œuvres
de l’un et l’autre, du temps où tout allait encore bien entre eux, sont
inscrites dans ce concert. De Chausson, les « Quelques danses » pour
piano et « Chanson perpétuelle » pour voix, quatuor à cordes et
piano, révèlent un état d’esprit contrasté. On sait le compositeur inquiet sur
son travail. Ces « Quelques danses » n’en laissent rien paraître par
leur délicatesse et leur vivacité, ainsi que le traduit Théo Fouchenneret avant
un final en feu d’artifice.
La
« Chanson perpétuelle », écrite en 1898, dans un moment d’euphorie,
fait preuve d’un sentiment tout à l’opposé ! Elle est tirée d’un texte de
Charles Cros (Poème de l’amour et de la mer), qui évoque la douleur d’une femme
abandonnée. La langueur des cordes, les
échos du piano accompagnent avec justesse le timbre d’Amboisine Bré. Sa touche
grave en « arrière son » ajoute à la tristesse de la mélodie.
De la Réunion à Madagascar
Entretemps,
les qualités vocales de la lauréate des Victoires de la Musique classique
2019 ont brillé dans le « Nocturne
pour voix » de Guillaume Lekeu. Elles s’épanouissent dans les
« Chansons madécasses » (chansons de Madagascar) pour voix, flûte et
piano de Maurice Ravel (1926-1926). Cette œuvre emprunte à des textes du
vicomte Evariste de Parny, né à l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion), en
1753.
Sa
sensualité de ses poèmes ont inspiré Baudelaire. Mais de Parny se caractérise
aussi par son opposition à l’esclavage, dont il constatait les horreurs dans
les îles colonisées. Les trois poèmes mis en musique par Ravel portent sur ces
deux aspects. « Aoua », lancé comme un cri de guerre souleva des
remous lors d’une première exécution privée entre défenseur et adversaire du
colonialisme.
« Nahandove »
et « Il est doux » illustrent un monde plus exotique sous un regard masculin, qui relègue malgré tout
les belles dans un rôle conventionnel. Les mélodies par leur épure participent
de cette portée érotique, à laquelle la voix d’Ambroisine Bré ajoute un
trouble.
Le Quatuor à
cordes opus 10 de Claude Debussy clôture le concert. C’est le seul du genre
écrit par le compositeur de « La Mer ». Identifiable dès les
premières mesures, l’œuvre (1893) annonce les chefs d’œuvre du musicien. Les
quatre interprètes du Quatuor Hanson en font une lecture convaincante,
sensible, nuancée, espiègle dans le deuxième mouvement, enthousiaste dans le
dernier.
Après Nicholas Angelich, c’est un autre « historique » du Festival de Pâques qui a enchanté la salle Elie-de-Brignac. Le violoniste Renaud Capuçon partageait l’affiche du 1er Mai avec le pianiste Bertrand Chamayou après de leurs jeunes collègues de l’ensemble à vent Ouranos et de l’Atelier de musique. On l’attendait dans la Kammermusik n°4 pour violon et orchestre de Paul Hindemith. Changement de programme. C’est avec les célébrissimes Sonates de Claude Debussy et de César Franck qu’a été assurée la première partie de cette soirée.
Les
conséquences d’un accident de ski sont les raisons officielles, pour lesquelles
Renaud Capuçon a dû renoncer à interpréter l’œuvre initialement prévue pour ce
concert du 1er Mai. Elles ne lui ont pas laissé assez de temps pour
peaufiner son travail sur la « Kammermusik » de Paul Hindemith
(1895-1963). Les mélomanes intéressés par le compositeur allemand, naturalisé
américain, auront eu la possibilité d’entendre une autre de ses œuvres, le
lendemain jeudi 2 mai.
Le
violoniste s’est donc rabattu sur deux « tubes » du répertoire, avec
la complicité de Bertrand Chamayou, par ailleurs invité pour l’ « Aubade pour
piano et orchestre » de Francis Poulenc. La Sonate pour piano et violon n°3
en sol mineur (1917) de Claude Debussy et la Sonate de César Franck en la
majeur (1886) comptent parmi les chefs d’œuvre du genre avec la deuxième Sonate
de Gabriel Fauré.
Après l’année Debussy
Elles font
aussi partie du répertoire de prédilection des deux musiciens. Ils ont eu, par
exemple, l’occasion d’enregistrer ensemble à l’occasion du centenaire de la
mort de Claude Debussy, l’an dernier, en 1918. Cette Sonate n°3 est d’ailleurs
la dernière œuvre du compositeur. Il est très malade quand il l’écrit. A la
création, salle Gaveau, en mai 1917, pour le Foyer du soldat aveugle il fait sa
dernière apparition publique.
En dépit d’élans
lumineux, la Sonate dégage des sentiments angoissés. Sa tonalité est sombre,
voire secrète. Toujours élégant, le violon de Renaud Capuçon , rend merveilleusement
perceptibles les nuances de cette œuvre assez brève (trois mouvements en douze
minutes environ). Le piano de Bertrand Chamayou y répond avec la franche clarté
qui caractérise son jeu fin.
Ces qualités
se retrouvent sans surprise dans la Sonate de César Franck. Ecrite vers les
dernières années de sa vie, cette pièce est tout à la fois resplendissante et
émouvante. Le compositeur l’a dédicacée à son compatriote le violoniste belge
Eugène Ysaÿe. La phrase initiale du premier mouvement est tout de suite
identifiable confère un côté proustien, dont les deux musiciens s’acquittent
avec brio.
Ballet
Leur interprétation des deux Sonates montre à quel point un concert en direct reste un moment unique. La deuxième partie de la soirée offre en plus le plaisir d’entendre des œuvres moins diffusées. On connaît « Le Bœuf sur le toit » de Darius Milhaud. « La Création du monde », est un autre volet de son écriture expressive, magnifiée par les sonorités des cuivres et des vents (ah, ce saxophone !) et des recherches rythmiques tout à fait séduisantes.
L’influence du jazz, que le compositeur découvre au cours d’un séjour à Harlem, en 1922, est évidente. Milhaud en fait son miel avec ses accents à la Gershwin _ son cadet de six ans _, que saura aussi exploiter un Georges Delerue. Une commande des Ballets Suédois permet au compositeur de mettre en musique les impressions qu’il rapporte des Etats-Unis. Un livret de Blaise Cendrars donne corps à cette « Création du monde ». La première représentation a lieu dès 1923 avec des décors et costumes de Fernand Léger.
On aimerait pouvoir imaginer ce qu’a pu donner le spectacle dans son entier. Mais la version de concert des dix-sept musiciens de l’Atelier de musique et de l’ensemble offre ici un souvenir épatant. La direction de Pierre Dumoussaud, sautillante et imagée y participe. Il enchaîne avec l’Aubade pour piano et orchestre d’un autre membre du fameux Groupe des Six, Francis Poulenc.
Concerto chorégraphique
L’œuvre est
inspirée du sort de la déesse Diane et de sa solitude. Le compositeur en parle
comme d’un « concerto chorégraphique » pour danseuse (ce sera
Bronislava Nijinska, la sœur de Nijinski) et dix-huit instruments. L’effectif
relativement réduit répond au lieu de la création, en 1929, un salon de l’hôtel
du Vicomte de Noailles. N’empêche, la partition de Poulenc fait sonner l’orchestre
comme deux !
Le compositeur exploite là aussi les richesses sonores des
pupitres des cuivres et vents. Le piano de Bertrand Chamayou n’est pas en reste
avec des exploits virtuoses introduits par une toccata explosive. Pierre
Dumoussaud en perd presque sa chemise, tandis que le pianiste apporte une
dernière touche à cette interprétation.
Elle ne manque pas non plus de moments tranquilles. Déjà monté haut après
la première partie du concert, l’applaudimètre atteint un nouveau seuil. Ce qui
vaut un rappel apprécié.
Il soufflait
un vent à décorner des bœufs samedi sur la côte normande, ne rendant que plus
chaleureuse la salle Elie-de Brignac pour le cinquième concert du Festival de
Pâques 2019. L’intérêt était aussi accentué par la venue de Nicholas Angelich.
Le pianiste est l’un quatre mousquetaires fondateurs de ce rendez-vous
deauvillais qu’il ne manque guère depuis 22 ans. Beethoven, rien que Beethoven
était au programme de cette soirée. Y participaient deux jeunes talents confirmés,
le violoniste Pierre Fouchenneret et le
violoncelliste Yann Levionnois entraînés vers l’excellence par un Nicholas
Angelich au sommet de son art.
Les adeptes
de la numérologie y verront peut-être un message, là on adoptera plus
raisonnablement une aimable coïncidence. Le chiffre 7 s’inscrit dans cette
soirée Beethoven. Avec d’abord les Sept variations pour violoncelle et piano et
le Trio n°7 pour piano et cordes, lequel, soit dit en passant, est
contemporain de la 7e
Symphonie du compositeur.
Cette
harmonie aurait dû être contrariée, puisque le programme annonçait le Sonate
pour violon et piano n°10. Or, changement de dernière minute, Nicholas Angelich
et Pierre Fouchenneret ont préféré retenir la Sonate n°7. A croire quand même
que c’était prémédité ! On peut ajouter que deux duos plus un trio, ça
fait… sept.
D’après « La Flûte »
ntBon, on arrête. Retour sur les Variations (publiées 1801). Beethoven y conjugue en forme d’exercices de style le thème du duo d’amour chanté par Pamina et Papageno. « Bei Männern, welche Liebe fühlen » apparaît dans le premier acte de « La Flûte enchantée », l’opéra de Mozart. Au piano de Nicholas Angelich répond le violoncelle de Yann Levionnois au fil d’échanges, où se déclinent sentiments et impressions divers : allègres, affectés, méditatifs, dansants pour finir sur une note espiègle, à la façon de Haydn comme le soulignent les commentaires de musicologie.
Haydn,
justement, accordait une place importante au violoncelle, comme Bach avant lui.
Mais Beethoven va plus loin dans les capacités de cet instrument, dont il
exploite la puissance et la chaleur. Le piano de Nicholas Angelich y participe
par les effets subtils et nuancés que l’interprète en tire.
Ce
« tendre colosse », comme on l’appelle affectueusement à la
Philharmonie de Paris, étonnera toujours par la qualité et la finesse de son
jeu. Son buste paraît comme figé, tandis que ses mains, à la souplesse féline,
survole le clavier avec une élégance ailée. De celle qui s’abstient de gestes
spectaculaires.
A l’Archiduc Rodolphe
A ses côtés,
contraste la silhouette menue et juvénile du violoncelliste. On croirait à
l’image du maître et son élève, n’était la valeur bien établie de Yann
Levionnois. On pourrait dire la même chose du violoniste Pierre Fouchenneret.
Son duo avec Nicholas Angelich dans la Sonate n°7 en ut mineur (composée en
1802, première audition en 1803) demeure un modèle dans une interprétation révélant
avec pertinence le ton dramatique de l’œuvre.
Le Trio pour piano et cordes n°7 « A l’Archiduc » (Rodolphe d’Autriche, élève, ami et protecteur de Beethoven) offre aux interprètes un moment de complicité totale. Dès l’entrée en matière _ sonore _ du premier mouvement à la mélodie tout de suite identifiable, l’entraide opère. L’œuvre (première audition en 1814) est placée dans les « hits » du catalogue beethovénien pour la richesse de son vocabulaire musical, tant technique qu’expressif
Elle traduit une maturité vers laquelle Nicholas Angelich conduit ses deux partenaires. Le presto de conclusion en apporte une démonstration enthousiasmante, comme un hommage au « Titan de Bonn ». Les chaleureux applaudissements suivent, aussi crépitants que l’averse de grêle tombée sur le toit de la salle de concert juste avant le 2e mouvement.
Associer Anton Bruckner (1824-1896) et Johannes Brahms (1833-1897) dans un même programme tient d’une certaine malice. Une inimitié opposait les deux compositeurs qui portaient des points de vue divergents sur Wagner. Le premier écrivit peu de musique de chambre, alors que le second fut prolixe dans ce domaine. On leur doit deux quintettes aussi remarquables l’un que l’autre. Les jeunes musiciens du Festival de Pâques de Deauville en ont fait une interprétation exemplaire, avec un Adam Laloum étourdissant.
Outre le
fait d’être contemporains (à neuf ans près), ce qui rapproche Bruckner et Brahms est d’être
restés vieux garçons à la réputation de grands buveurs de bière… Musicalement,
leurs itinéraires respectifs ont été bien différents. Bruckner n’a vraiment
commencé à composer qu’à la quarantaine, à un âge où Brahms avait déjà été
largement lancé sous le patronage de Robert Schumann (et de Clara). La
notoriété de l’Autrichien a été _ notamment en France _ tardive, alors que
celle de son cadet s’est vite étendue.
Anton
Bruckner approche des soixante ans quand, sur la suggestion du violoniste
Joseph Hellmesberger, il se lance dans l’écriture d’un quintette à cordes. L’œuvre
en fa majeur pour deux violons, deux altos et un violoncelle sera créée en novembre
1881, par une autre formation que celle du commanditaire rétif à la modernité
de l’écriture.
Symphonique
On reste
frappé par l’aspect symphonique de l’ouvrage. Il n’étonne pas finalement au vu
du répertoire de Bruckner que l’on rapproche de celui de Beethoven. On remarque
aussi le rôle dévolu aux altos, sortis de l’ombre des violons.
Les deux
groupes d’instruments _ violons de Shuichi Okada et Mi-Sa Yang ; altos de
Mathis Rochat Manuel-Vioque-Judde _ impressionnent par la qualité des échanges
au fil de vagues sonores, de ruptures, d’incursions thématiques, sous l’arbitrage
du violoncelle de Volodia Van Keulen. Le troisième mouvement, l’adagio,
intervient comme un chant religieux et introduit un final aussi intense que
délicat.
Incandescent
Vingt ans
plus tôt, Brahms avait composé un quintette également pour violons, altos et
violoncelle. Mais il reprit sa copie à deux reprises pour, au bout de compte,
remplacer un alto par le piano. Ainsi est né, en 1885, le Quintette opus 34 en
fa mineur. Il reste une des œuvres les plus jouées de la musique de chambre.
Brahms, relégué
parmi les conservateurs pour son « antiwagnérisme », démontrait à ses
détracteurs qu’il était capable d’audace. Son invention mélodique s’affirme d’entrée
par la forme sonate de son attaque. A la précision d’orfèvre, le pianiste Adam
Laloum et la violoniste Mi-Sa Yang ajoutent une puissance de jeu.
La complicité éprouvée des deux interprètes a un effet d’entraînement
sur l’ensemble du groupe, qui rend une copie impeccable aussi bien dans les
passages à l’unisson que dans les moments fugués ou les ruptures de rythmes. La
conclusion du « Presto non troppo » est à couper le souffle avec le
piano incandescent d’Adam Laloum. On hésiterait à effleurer les touches de peur
de se brûler !
Concert
donné le vendredi 26 avril 2019, salle Elie-de-Brignac, à Deauville.
Prochains
concerts : samedi 27 avril, avec Pierre Fouchenneret, violon ; Yann
Levionnois, violoncelle ; Nicholas Angelich, piano. Programme Beethoven.
Mercredi 1er
mai, avec Renaud Capuçon, violon ; Bertrand Chamayou, piano ; l’ensemble
Ouranos. Direction, Pierre Dumoussaud. Programme Hindemith, Poulenc et Milhaud.