Le Quatuor Cambini-Paris a repris sa route 68, au théâtre de Caen. Il en est à sa dixième étape et sa quatrième saison à interpréter l’intégrale des quatuors de Joseph Haydn (1732-1809). On approche de la mi-parcours. A chaque concert, un thème, qui aide à mettre en perspective l’époque du compositeur. Cette fois, il est question de vêtements de scène. Créateur de nombreux costumes pour le spectacle, Alain Blanchot a expliqué son travail, fruit de nombreuses recherches. Une soirée cousue main.
Au moment du salut, à l’issue du concert (de gauche à droite) : Clément Lebrun,Karine Crocquenoy, Pierre-Eric Nimylowycz, Julien Chauvin, Alain Blanchot, Atsushi Sakaï.
En partenariat avec les Boréales de Normandie, le théâtre de Caen accueille jusqu’à ce soir « Un ennemi du peuple », la pièce d’Henrik Ibsen dans une mise en scène de Jean-François Sivadier. L’œuvre du dramaturge norvégien prend un éclairage nouveau au regard d’un monde en proie à l’urgence écologique, à la crise des représentativités, aux émotions incontrôlées. Autour d’un Nicolas Bouchaud essoré et essorant, toute une troupe épatante transforme sans ménagement cette tragédie en une farce grinçante.
Peter Stockmann (Vincent Guédon) et son frère Tomas (Nicolas Bouchaud): tout sépare le préfet et le médecin. (Photo Jean-Louis Fernandez).
« Un homme fort, c’est… » On n’a pas la réponse, la chute d’une poche d’eau suivie d’un noir complet laisse chacun dans l’expectative. Avec Sivadier, dont le théâtre de Caen, a reçu plusieurs mises en scène, le final d’« Un ennemi du peuple » a la force d’un couperet. Qui menace « celui qui dit la vérité », comme le chante Guy Béart.
De retour dans sa ville natale, le médecin Tomas Stockmann en fait une station thermale, promesse de prospérité pour la cité. Seulement, les eaux se révèlent contaminées par des bactéries. Le praticien veut en informer la population. Houstad, le rédacteur en chef du « Messager du Peuple » est prêt à publier les analyses.
Tomas Stockmann croit en la vertu de l’information. Pour lui, il ne fait pas de doute que ses concitoyens lui en sauront gré. Il se heurte à son préfet de frère qui met en balance les risques ruineux qui menacent la ville : une contre publicité préjudiciable et des travaux trop lourds pour les finances locales. Peter Stockmann a tôt fait de retourner l’opinion, avec la complicité du journaliste et de l’imprimeur Aslaksen, représentant des petits propriétaires. Tous deux ont fait volte-face.
Peut-on avoir raison contre tout le monde ? Echaudé par ce renversement de situation, qu’il était loin de deviner, Tomas Stockmann finit par s’en persuader. Mais, à l’image des eaux thermales, ses sentiments altruistes se font contaminer au fil d’une diatribe contre cette « majorité compacte », cette plèbe ignorante et moutonnière.
La mise en scène de Jean-François Sivadier se déploie sur tout l’espace qu’offre le plateau du théâtre de Caen. Un espace largement ouvert surmonté de deux grands lustres et qui déborde aussi sur la salle d’où peuvent surgir les protagonistes. Introduite par la musique associée au film « 2001: ‘Odyssée de l’espace », les premières mesures du poème symphonique de Richard Strauss « Ainsi parlait Zarathoustra »(1), soulignent )la phase favorable à Tomas Stockmann.
Mais la même œuvre interprétée avec des couacs et des canards _ délicieuse et redoutable spécialité d’orchestres anglais _ sent la catastrophe pour le médecin. Faute de salles municipales disponibles _ comme par hasard !_, il réussit à organiser une réunion dans un théâtre. Au sens figuré comme au sens propre, car le spectateur se trouve là associé. Parvenant à reprendre de micro à ses opposants, Tomas Stockmann se lance dans cette harangue que ne veut pas entendre son auditoire et lui vaut d’être qualifié d’ « ennemi public ».
Le show de Bouchaud est époustouflant. On l’a vu pitre quand il se joue du pouvoir représenté par la casquette et la canne du préfet son frère. Cette fois, il incarne un Tomas Stockmann exalté, l’œil fiévreux, sûr de sa vérité et emporté dans flot de paroles où tout le monde en prend pour son grade. L’absence de courage, le conformisme sont ses cibles avec les risques de réversibilité, soupçonne-t-on. L’élite éclairée peut tourner au despote populiste.
Le texte brûlot d’Ibsen (1883) trouve des résonnances avec les lanceurs d’alerte d’aujourd’hui tout autant que les « fake news » de réseaux sociaux. Jean-François Sivadier lui donne aussi une actualité avec des passages de « La Violence : oui ou non » de l’essayiste Günther Anders, l’auteur de « L’Obsolescence de l’homme ». De même, il emprunte des citations de Michel Foucault dans les propos rapportés sur l’éducation par Petra Stockmann, fille de Tomas.
Jeanne Lepers joue avec tact et sobriété ce personnage de Petra. Elle et sa mère Katrine (excellente Nadia Vonderheyden) donnent aux rôles féminins un contrepoids subtil au patriarcat dominant. Ils tranchent avec les attitudes à courte vue d’un Houstad, prompt à répondre aux désirs préfectoraux et à ne pas heurter son lectorat, ou d’un Aslaksen, dont la modération affichée confine à la couardise. Sharif Andoura et Eric Guérin rendent leurs personnages experts en retournement de veste, tandis Vincent Guédon donne à Peter Stockmann la dimension arrogante d’un préfet soucieux des intérêts de son cercle fortuné.
C’est bien une question d’argent qui se joue. La velléité révolutionnaire d’un Billing (Cyprien Colombo), qui soutient le médecin, s’efface derrière une demande d’emploi de greffier à la mairie. Il faut bien vivre. Tomas Stockmann lui-même espère bien assurer les arrières de son épouse avec la fortune de son beau-père. Le tanneur Morten Kill est une forte personnalité en bisbille avec les autorités locales. Perruque à la Trump, Cyril Bothorel est ce personnage colérique, dont Stockmann n’est pas au bout de ses (mauvaises) surprises.
Ce même Cyril Bothorel est aussi ce capitaine Horster, finalement le seul homme resté proche du médecin isolé, boudé par sa clientèle. C’est lui qui lui a trouvé ce théâtre pour la réunion publique. Dans la salle plongée dans le noir était simulé comme un itinéraire clandestin, guidé par la voix du comédien évoquant l’histoire du théâtre caennais. C’était avant l’essoreuse de ce monologue torrentiel, inscrit comme un des grands moments de cette production.
(1) Associée au film de Stanley Kubrick (1968), cette musique a également servi de générique à l’émission politique « A armes égales », qui a marqué l’histoire de la télévision en France. Créée par Michel Bassi, Alain Duhamel, André Campana et Jean-Pierre Alessandri, elle a été diffusée sur la première chaîne de l’ORTF de février 1970 à mars 1973.
A la croisée
du cirque et d’un théâtre presque sans paroles, « Scala » entraîne
dans une dimension du rêve, dans une sorte de monde en marches. Escaliers,
portes et trappes obligent à un
singulier parcours, une mise à l’épreuve de la pesanteur accentuée par des objets
contrariants, voire hostiles. Cette pièce à sept interprètes signée Yoann
Bourgeois oscille entre le drolatique et l’inquiétant. C’était au théâtre de
Caen.
copyright: Geraldine Aresteanu
Il y a la
Scala de Milan. Il y a aussi la Scala de Paris, lieu mythique du music hall,
qui a rouvert il y a un peu plus d’un an. C’est à cette occasion, que Yoann Bourgeois
a créé ce spectacle. Il reprend le nom de la salle parisienne, « l’escalier »
en traduction française.
Artiste
représentatif du nouveau cirque, comme Aurélien Bory, Yoann Bourgeois aime à
travailler sur le fil de l’équilibre. La psychanalyse aurait sans doute à dire
sur les représentations de la chute, de marches. Son univers de « Scala »
procède de l’onirisme. Il n’est pas sans évoquer l’imaginaire d’un Marc-Antoine
Mathieu (1).
Dans un
décor gris souris fait de volées de marches, d’un grand escalier, d’un lit-cage,
de portes mal huilées et d’un petit mobilier, apparaît un premier personnage,
brusquement avalé par une trappe. Il resurgit balai en main, ou plutôt son
double, même chemise à carreaux, même pantalon beige et mêmes tennis blanches.
Et le voila encore dupliqué, triplé en prise lui aussi avec un cadre tombé de
son support.
Ils sont
jusqu’à cinq, rejoints par deux interprètes féminines, comme deux jumelles, short
camel et au tee-shirt vert d’eau. Ainsi que des clones, ils évoluent dans un
cadre où on risque le faux pas, où à la
culbute réplique le rebondissement du trampoline masqué. Où aussi chaises et
tables sournoisement pliantes s’affaissent sous le poids de fesses mal informées.
Où enfin, un lit hostile évince sans
ménagement. Ajoutez des balles sorties d’une commode peu commode dégringolant de marches pour
appréhender l’atmosphère quasi kafkaïenne de « Scala ».
La musique
de Radiohead participe d’un envoûtement suscité par des séquences répétitives.
Ainsi de cette descente d’escalier renouvelée par les interprètes tels des
pantins désarticulés. Leurs mouvements remarquablement réalisés semblent
répondre à ceux des chaises et table se dérobant. Ils font partie de ces images
marquantes dont on retient aussi l’évolution de naïade d’une des interprètes
plongée dans une trappe transformée en aquarium.
Cela procède du songe sans doute. Mais ce qui relie « Scala » c’est une forme de ralentissement défiant la gravité. Gestes et mouvements s’attachent à ce dénominateur commun que l’on pourrait qualifier « d’apeselenteur ». Là réside la performance des sept interprètes, autant acrobates que danseurs, à rendre plus douce la chute. Elle atténue mais n’efface pas le trouble d’une conclusion où les personnages se métamorphosent en silhouettes fantomatiques : encapuchonnées pour les uns ; en chrysalides empêtrées dans leurs enveloppes pour les autres. Troublant.
« Scala »,
représentations données mercredi 13 et jeudi 14 novembre 2019, au théâtre de
Caen.
(1) Auteur de bandes dessinées, notamment de la série « Julius Corentin Acquefacque » (Delcourt).
Pour son
premier spectacle lyrique de la saison 2019-2020, le théâtre de Caen sort de
l’oubli une œuvre du Siècle d’Or espagnol. « Coronis » du compositeur
Sebastian Duron (1660-1716) a été créée juste à l’entrée du XVIIIe siècle. Son
premier spectateur fut, à Madrid, le
jeune Philippe V, petit-fils de Louis XIV. Le metteur en scène Omar Poras fait
vivre son imagination foisonnante dans cette rivalité entre Neptune et Apollon
pour les yeux de la belle nymphe. Vincent Dumestre apporte, lui, l’excellence
de son ensemble musical. Le Poème Harmonique, qui fête ses vingt ans, offre un
écrin aux rôles chantés par une équipe féminine enthousiasmante.
« Coronis », une fantaisie baroque ressucitée au théâtre de Caen par le Poème Harmonique dans une mise en scène d’Omar Poras. (Photo Philippe Delval).
On ne connaît pas l’auteur du livret de « Coronis ». Mais c’est à se demander s’il n’a pas anticipé, malgré lui, les conséquences d’un dérèglement climatique, entre un Neptune qui menace d’un tsunami et un dieu Soleil, Apollon prêt à mettre le feu. Les pauvres mortels du peuple de Thrace ne savent plus où donner de la tête.
Cherchez la
nymphe. A son corps défendant, Coronis est l’enjeu de cet antagonisme entre les
d(i)eux. Ajoutez à cela un peu de géopolitique mythologique. C’est à celui qui
prendra sous tutelle la ville de Phlègre. Il faut bien un traître dans
l’affaire. C’est ce Triton, mi chair-mi écaille, que rien n’arrête. Ce valet de
Neptune compte garder à son profit l’enlèvement de la belle sur laquelle pèsent
de bien sombres prédictions.
« Coronis » s’inscrit dans le genre de la zarzuela,
théâtre dramatique et musical typique de l’Espagne. Seule exception là, l’œuvre
est entièrement chantée. Presqu’exclusivement par des femmes. On apprend qu’à
l’époque on faisait appel à des comédiennes formées au chant ; les
chantres de la Capilla Real ne se compromettaient à monter sur une scène
n’ayant que mépris pour le métier d’acteur.
Vincent
Dumestre fait partie de ces musiciens-chercheurs qui découvrent des pépites.
« Coronis » est de celles-là, qui résonnent de rythmes de
castagnettes et de guitares aux cordes fringantes. Omar Porras, dont on se
souvient, entre autres, de son « Amour et Psyché » d’après Molière,
s’empare avec jubilation de cette fantaisie baroque que lui inspire le théâtre
de tréteaux. Le drame y côtoie la farce. Il suffit d’ouvrir la malle aux
costumes et aux accessoires.
Le décor
s’inscrit dans une grotte, cet espace propice à la fantasmagorie. Le spectacle
se déploie avec chanteuses, mimes et acrobates. Chevelure rousse emplumée de
noir, silhouette de danseuse enveloppée de transparence, Ana Quintans incarne
une Coronis à la fois candide et gaffeuse. Son personnage, qui trouve son alter
ego en la présence d’une étonnante contorsionniste, est au centre des
sollicitudes.
Sirène et
Ménandre s’en font les échos. Tout de contraste, ligne efflanquée et profil rond, le couple formé
par Victoire Bunel et Anthea Pichanick représente les Thraciens. Du moins ceux
qui peuvent donner de la voix. Leur condition de simples humains les conduit à
s’en remettre au devin Protée. Les cheveux irrémédiablement dressés sur la tête
témoignent du pessimisme des augures du magicien, joué par Emiliano Gonzalez
Toro Bon _ seul homme avec Olivier Fichet dans la distribution vocale. Disons-le
tout de suite, il n’en sera rien. Jupiter enverra Iris, son arc-en-ciel de la
paix, mettre de l’ordre dans ce bazar.
En
attendant, Neptune (Caroline Meng), barbe et habits couleur de flots, et Apollon
(Marielou Jacquard) lingot d’or surmonté
d’une abondante chevelure moussue, ne cessent d’éprouver les nerfs des Thraciens.
Jusqu’au moment où Triton revient à la charge et s’irrite de voir ses
déclarations repoussées par Coronis. D’un coup de lance, le dieu solaire coupe
court à ses avances. La plainte du monstre agonisant le rend touchant. L’interprétation
d’Isabelle Druet y participe avec acuité.
Le décret
jupitérien interrompt les hostilités. Et pour solder cet accord, Sirène et
Ménandre, qui a dû surmonter son émotion bégayante, décident de se marier avec
la bénédiction d’Apollon. Et en toute connaissance de cause. Le couple a eu l’occasion
de se quereller sur les devoirs conjugaux respectifs.
Force feux d’artifice
saluent ce final d’un spectacle entier. Le jeu des lumières, des effets de mise
en scène, la truculence des costumes et des maquillages sollicitent sans répit
le regard. L’oreille est, elle, séduite par la qualité de la partition enchanteresse
et saisissante, restituée par le Poème Harmonique.
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« Coronis »,
au théâtre de Caen, mercredi 6, jeudi 7 et samedi 9 novembre 2019.
Pour le premier rendez-vous de la saison 2019-2020, le théâtre de Caen a invité un enfant du pays. Enfant de la Maîtrise, que les familiers des auditions de la Gloriette avaient pu repérer, Cyrille Dubois a bien grandi pour devenir au passage de la trentaine un ténor fort recherché. Cet amoureux du chant et le pianiste Tristan Raës forment le duo Contraste au service du lied et de la mélodie. Leur programme Liszt confirme une belle maturité partagée.
Tristan Raës et Cyrille Dubois, le duo Contraste (Photo Jean-Baptiste Millot-Aparté).
La grande
salle du théâtre ne se prête guère à un salon de musique. Et pourtant, le ténor
Cyrille Dubois et le pianiste Tristan Raës parviennent à ce rapport d’intimité avec
le public dans ce récital hautement romantique. L‘exaltation de la nature et du
sentiment amoureux transpirent des œuvres des poètes allemands du XIXe siècle, mises
en musique par Franz Liszt. Les pièces choisies forment la première partie du
récital et donnent à Cyrille Dubois de déployer toute la palette de sa voix.
Ainsi du
rêve d’amour « Liebestraum O lieb ».
Son auteur, Ferdinand Freiligrath est surtout connu par les spécialistes. En revanche,
la mélodie de Liszt donne à son poème une notoriété bien inscrite dans les
mémoires. L’amour, contrarié par l’éloignement, que porte le compositeur
hongrois à Marie d’Agout, ne serait pas étranger à cette musique. Le timbre
chaud et clair de Cyrille Dubois lui donne progressivement une amplitude
saisissante.
Tous les
élèves germanistes ont, tôt ou tard, planché sur le célébrissime poème d’Heinrich
Heine, « Die Loreley », l’enchanteresse du Rhin, au chant de sirène
fatal au batelier. Liszt en a écrit deux versions musicales. La deuxième
retenue par le ténor offre un festival de nuances jusqu’à un final de notes hautes
de toute beauté. On est tout autant emporté par l’envolée puissante du « Bist
du » (« Ainsi es-tu ») du Prince Elim Metschersky ; et ému
par le sort du « Fisckerknabe » (le jeune pécheur) de Schiller, dont
le piano de Tristan Raës et la voix de Cyrille Dubois la douce naïveté et le
cruel destin.
Quatre
poèmes de Victor Hugo offrent l’occasion d’apprécier le modelé des mots par la
voix du ténor. « Oh quand je dors » est un bijou de sensualité qui
commence comme une berceuse, gagne en intensité dans un rêve de désir jusqu’à
une certitude sereine. « Enfant si j’étais roi » procède d’une
construction semblable.
On passe
ensuite à la langue italienne, avec Cesare Boccella, un contemporain de tous
les auteurs précités. Liszt donne à son poème « Angiolin dal biondo crin »
(Petit ange aux cheveux blonds) une musicalité azuréenne. L’interprétation du
ténor et du piano de Tristan Raës tient à la fois de la berceuse et de la
comptine.
Pétrarque
que cite Victor Hugo dans son poème « Quand je dors » se situe six
siècles avant les poètes de ce récital.
Ses sonnets n’en inspirent pas moins Liszt, certainement séduit par leur
expression de bouleversements amoureux, vis-à-vis notamment de la Laura,
dont parle Hugo. Dans les trois poèmes
qui terminent le récital, la part du piano donne un élan à la voix de Cyrille
Dubois. Sa tessiture se trouve étirée de façon impressionnante. On frise le bel
canto, en même temps que surgissent des intonations guillerettes, douces ou
affectueuses.
La chaleur
de l’accueil du public devant cette paire d’artistes à la complicité confondante
entraînent deux généreux bis. On réentend ainsi la mélodie du fameux « Liebestraum »,
mais cette fois avec un texte adapté en français. Et là encore sans impair,
aucun.
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Récital
donné au théâtre de Caen, le dimanche 13 octobre 2019.
Parenthèse
aussi enchantée qu’estivale répondant au festival de Pâques, la 18e
édition de l’Août musical de Deauville s’est fermée sur de fort belles pages de
Richard Strauss, Franz Liszt et Robert Schumann. Dans un programme typique de
musique de chambre, on a pu apprécier des jeunes talents déjà familiers de la
salle Elie-de-Brignac conduits par la pétillante violoniste Alexandra Soum.
A chaque
concert de la salle Elie-de-Brignac, on a du mal à imaginer que ce lieu qui
sonne si bien fait aussi écho au feu des enchères consacrées aux yearlings. C’est
d’ailleurs sa vocation première. Ces ventes de futurs cracks des champs de
course succèdent traditionnellement à l’Août musical, qui, lui, donne à son
directeur artistique, Yves Petit de Voize, l’occasion de faire connaître ses « poulains ».
Et si on
veut bien remonter dans le temps, on peut que saluer la finesse de jugement d’YPV
à repérer des interprètes pleins de potentiel. La liste et longue de celles et
ceux passés par Deauville et couvés par la Fondation Singer-Polignac, la
permanence ô combien salutaire du festival, ont gagné en notoriété, mènent
carrière et hissent vers le haut le niveau général de la musique en France.
La voix a
été au cœur de plusieurs soirées de ce 18e Août musical avec les
concours de la mezzo-soprano Adèle Charvet ;
des sopranos Marie-Laure Garnier et Clémentine Decouture et du ténor Paco Garcia _ ces trois derniers dans un double programme Olivier Greif enregistré
par le label B. Records. Cette même voix
n’était pas loin en ouverture du dixième et ultime concert.
Le sextuor
de « Capriccio » ouvre un débat que développe l’opéra de Richard
Strauss, à savoir qui de la musique ou de la poésie a l’avantage sur l’autre.
Le cœur de la comtesse Madeleine en est l’enjeu. On se tiendra prudemment à l’écart
de la discussion pour ne retenir que la beauté intrinsèque de cette partition d’une
douzaine de minutes.
Elle place l’auditeur
en totale fascination. A la tête de ce sextuor, Alexandra Soum apporte son
enthousiasme généreux et sa délicatesse. Passés à bonne école _ on pense à
Adrien Bellom, violoncelliste, ancien élève de Jérôme Pernoo, un des quatre
fondateurs du festival de Pâques _, le violoniste Shuichi Okada ; les
altistes Mathis Rochat et Manuel Vioque-Judde ; le violoncelliste Bumjun
Kim confirment par la justesse de leurs interventions, l’équilibre de leurs
jeux respectifs, une maturité déjà perceptible au cours de précédents concerts
deauvillais.
L’interprétation,
en toute fin de programme, du sextuor n°2 en sol majeur de Brahms, a été à ce
titre exemplaire. On retrouvait les six mêmes musiciens toujours sous la
conduite de l’épatante Alexandra Soum. L’œuvre est codée, du moins contient un
message subliminal dans le premier mouvement par les cinq notes répétées ici
par la violoniste. Dans la notation germanique transparaît le prénom d’Agathe
von Siebold à laquelle le compositeur vouait une passion.
Reste au fil
des quatre mouvements, une œuvre dense saluée très chaleureusement par le
public. Aux applaudissements nourris, Alexandra Soum et les siens ont associé
les pianistes Guillaume Bellom et Ismaël Margain. Normal. Tous deux avaient, en
fin de première partie, fait montre de leur talentueuse complicité, maintes
fois éprouvées à Deauville.
Et, on ne s’en lasse pas. La Fantaisie pour piano à quatre mains en fa mineur de Schubert offre aux deux musiciens un idéal terrain de jeu, si on ose dire. Le tempérament du compositeur se retrouve dans cette œuvre à la fois allègre et mélancolique, voire teintée d’interrogation. Guillaume Bellom et Ismaël Margain en expriment les nuances avec brio dans un « pas de deux » pianistique réglé au cordeau et rythmé par l’intervention de Jean Fröhlich, régisseur et tourneur de pages dont le bras de basketteur l’autorise à se soulever à peine de son siège.
Concert
donné le samedi 10 août 2019, salle Elie de Brignac, à Deauville.
Rappelons que les concerts, tant du festival de Pâques que de Août musical se retrouvent sur le site musique.aquarelle, où ils sont gratuitement disponibles à l’écoute.
D’un ballet
à un sacre, l’ensemble Correspondances a ouvert et bouclé la saison du théâtre
de Caen. L’avènement du futur Roi-Soleil en est le dénominateur, non pas commun
mais royal ! Rien n’est trop beau pour asseoir l’autorité du souverain
encore adolescent. Fruit d’un patient travail de recherche là encore, Sébastien
Daucé entraîne dans la musique de
l’époque. Elle laisse imaginer le faste qui a entouré le sacre de
Louis-Dieudonné de Bourbon, en la cathédrale de Reims, le 7 juin 1654. La réussite
est enthousiasmante. Elle marque les dix ans de l’ensemble. Y sont associés les
jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen.
Les musiciens et chanteurs de l’ensemble Correspondances au cours de la répétition générale dans l’église Saint Nicolas de Caen (Photo.DR)
Les lignes
sobres de la belle église romane Saint-Nicolas de Caen ne répondent pas au gothique
rayonnant de la cathédrale de Reims. Mais son acoustique est remarquable. Elle
s’adapte fort bien à la mise en espace et aux déplacements des musiciens et
chanteurs de Correspondances et de la Maîtrise de Caen.
Avec
« Le Sacre de Louis XIV », Sébastien Daucé prolonge, avec le concours
du musicologue Thomas Leconte, son magnifique travail engagé avec « Le
Ballet Royal de la Nuit ». De la cérémonie rémoise, des gravures
témoignent des agencements et décors. Sur le déroulé musical, les choses sont
moins précises. Mais on dispose de sources pour déterminer les musiciens
présents. Des archives, comme le Manuscrit Deslauriers conservé à la
Bibliothèque Nationale, donnent une idée des partitions qui ont pu être
retenues. Ainsi du Te Deum attribué à Antoine Boësset (1587-1643).
La génération d’avant Lully
Ce
compositeur n’est plus de ce monde au moment du sacre. Les autres auront pu en
être témoins. Ils font partie de cette génération d’avant Lully et Charpentier.
Mis à part celle Francesco Cavalli, les notoriétés d’Etienne Moulinié, Jean
Veillot ou Thomas Gobert demeurent aujourd’hui dans un cercle assez restreint
de mélomanes. Mais eux, au moins, laissent un nom à des œuvres. Le concert des
Correspondances compte aussi des motets anonymes, dont
« l’inspecteur » Daucé a relevé l’intérêt au fil de son enquête.
La réussite
de cette entreprise réside dans la cohérence du programme. Avouons-le, on ne
sait, au fil de l’audition, à qui attribuer tel ou tel passage _ le document
donné à l’entrée ne le détaille pas. Qu’importe, après tout, tant on se laisse
prendre par la solennité du spectacle. L’ordonnancement construit par Mickaël
Phelippeau et Marcela Santander Corvalan établit la progression du cérémonial.
Du bas la
nef à l’entrée du chœur, la disposition des interprètes évolue, un temps en
procession, un autre sur des estrades, dont la principale est installée à la
croisée des transepts. Ce carrefour offre à Sébastien Daucé une vision complète
et giratoire. On annonce l’arrivée du roi à Reims, puis la procession pour Anne
d’Autriche, la mère de sa Majesté. Chaque étape est ainsi illustrée
musicalement.
Panoplie d’instruments
L’entrée du
roi en la cathédrale offre un défilé saisissant des instruments à vent, rythmé
comme pour l’ouverture des cordes par le tambour de Lou Renaud-Bailly. Différents
modèles de ces vents sont remisés, par familles, sur un des bas-côtés prêts à
utilisation au fil du concert. Des flûtes aux sacqueboutes, les ancêtres des
trombones, on retrouve des sons inusités. Aux accents pointus des cornets répondent
les intonations mates du serpent et des bassons baroques.
L’arrivée de
la Sainte Ampoule qui contient l’huile consacrée pour l’onction du roi (Le saint chrême) est symbolisée par des
globes lumineux portés par quelques maîtrisiens. Le décor est planté, au
moment, où à l’extérieur, l’orage menaçant commence à gronder. Il ne pourra pas
perturber l’enchaînement des étapes où se succèdent un éventail de formations :
petits effectifs de voix, mixtes ou non, accompagnés ou a cappella ;
parties instrumentales ; passages tutti…
Vocalement, l’ensemble est somptueux avec les interventions toujours au cordeau de leaders, tels la mezzo Lucile Richardot, qu’on ne présente plus à Caen, la soprano Caroline Weynants _ notamment remarquée dans « Les Histoires Sacrées » de Charpentier, en 2016 _ ou encore le baryton René Ramos Premier, vu dans « Songs », le programme de musique anglaise du XVIIe présenté par Correspondances en début de cette saison. Côté orchestre, le bonheur est aussi complet avec la crème des instrumentistes réunie par Sébastien Daucé. Il se dégage une délicatesse sonore cousue par des attaques d’une belle finesse.
Les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen. (DR).
L’intérêt de
ce concert se porte aussi sur les jeunes chanteurs de la Maîtrise de Caen.
Avant eux, ce sont les maîtrisiens du conservatoire de Lyon et les Pages du
Centre de musique baroque de Versailles, qui ont participé à ce sacre. La tâche
est exigeante, en particulier dans les parties a cappella, mais leurs voix
blanches enveloppent les difficultés sans coup férir. De même, ils participent
du même élan collectif dans les différents passages de la Messe du Sacre, dont
l’Ite Missa Est conclut ce moment unique vécu par un demi-millier d’auditeurs.
A l’image de l’averse orageuse au dehors, une pluie d’applaudissements
se déverse dans la nef. Elle va durer. Vivat Correspondances !
Le Sacre de
Louis XIV, concert donné à l’église Saint-Nicolas, à Caen, le mardi 18 juin
2019. Il clôture la saison 2018-2019 au théâtre de Caen.
aPrecision)
Y’a pas de
doutes, c’est bien du Devos ! François Morel régale le public du théâtre
de Caen dans un hommage aussi filial que personnel au géant belge. Sa venue
sur la scène caennaise est chargée d’une émotion particulière. Le comédien couronné
récemment par un Molière y célébrait mardi la centième représentation de son
spectacle. Et c’est dans cette même salle, que l’étudiant en arts du spectacle
qu’il était à la fac de Caen, a découvert les Zouc, Guy Bedos et… Raymond
Devos.
Francois Morel et Antoine Sahler, une folle complicité. (Photo. M. Toussaint).
Raymond
Devos avait l’art de pousser les mots jusqu’à l’absurde avec une évidence qu’il
savait débusquer comme nul autre. Avec à la clé, un fou-rire garanti. L’artiste
s’inscrivait dans une lignée, dans laquelle on peut associer tout à trac
l’équipe des Branquignols, Pierre Dac et Francis Blanche, Poiret et Serrault,
mais aussi un autre Raymond, le Queneau des « Exercices de style ».
Toute une
crème comique, qui savait monter les mots en neige, les faire mousser à partir
d’un rien, même trois fois rien. Ainsi d’une expression courante dès lors à bon
compte fructifiée. Devos a régné en maître sur cette planète. Il était bien
normal que Dieu lui-même le convoquât, via Saint Pierre, pour se désennuyer.
Ce qu’il
n’avait pas prévu le Créateur c’est que notre Devos, guère dévot, ne pouvait
dès lors plus douter de l’existence du Très Haut. Lequel, magnanime, renvoie
sur terre le clown belge. François Morel introduit ainsi son spectacle. En Commandeur
orageux, il raconte sa divine rencontre avec Raymond Devos, lui-même. De quoi,
en un sens, rester interdit.
Costume sombre et nœud papillon noir, chaussettes rouges, comme son alter ego Antoine Sahler, pianiste à la voix haute et traînante, François Morel investit l’univers de son maître. Il n’en emprunte pas la voix, mais suit la voie (vous voyez ?) de ses textes à l’infernale logique. Ah l’exercice des « Sens dessus dessous » à vous donner le tournis !
Le comédien
ressuscite les sketches fameux du fabuleux jongleur de mots _ « Mon chien c’est
quelqu’un », « Caen » évidemment ( !), « Je
zappe » jusqu’au magnifiquement cruel « J’ai des doutes », qui
donne son titre au spectacle. Et au passage, la « Musique
caressante » qui en a fait un Devos acteur dans le « Pierrot le
fou » de Godard.
Une version très particulière de la « Truite » de Schubert. Au risque d’amendes!… (Photo. M. Toussaint).
D’enchaînement en enchaînement, avec la complicité pianistique _ mais pas que _ d’Antoine Sahler, François Morel s’approprie le monde de Devos. Le Deschiens apparaît en surface pour des moments désopilants avec « Le clou » et surtout le numéro musico-éthylique de « La truite », aux lointains échos de « L’eau ferrugineuse » de Bourvil ou de « La pub du gin » d’Henri Salvador.
Tel un
fantôme bienveillant, Devos, représenté par une marionnette, se fait entendre.
Ce sont des extraits de la mythique émission de Jacques Chancel,
« Radioscopie ». Des mots simples et touchants sur le rire et sa
nécessité. Introduits puis relayés par la chanson « Je hais les haies… qui
nous emmurent et les murs qui sont en nous ».
Là encore,
Devos troussait des poèmes fulgurants. Des sortes de haïkus drolatiques. On n’en
attendait pas moins de cet homme à la silhouette de sumo et au maquillage de
scène très japonisant. C’est tout cela que reconstitue François Morel avec son
style parsemé de trouvailles sensibles, telles ces quelques notes d’ouverture sur
l’air du « Clown » de Gianni Esposito.
Et d’un
clown à l’autre, on participe de cette folie jubilatoire. Sor…tilège de l’humour.
« J’ai
des doutes », représentations au théâtre de Caen, du mardi 11 au dimanche
16 juin. A guichet fermé. Mais il est rare que quelques places ne se libèrent
pas. Rens. 02 31 30 48 00.
Vaclav Luks et son ensemble, le Collegium 1704, ont retrouvé la scène du théâtre de Caen pour un concert 100% italien. Son programme, « Il Giardino dei Sospiri » devait être le reflet d’un enregistrement tout frais sorti, avec la voix de Magdalena Kozena. Indisponible pour raison de santé, la mezzo-soprano tchèque a été remplacée au pied levé par Sara Mingardo. L’alto vénitienne a relevé brillamment le défi, le temps d’un aller-retour entre Aix-en-Provence, où elle répète, et Caen. Aux modifications de répertoire, le Collegium s’est adapté avec brio et grâce aérienne.
Vaklav Luks à la direction de son ensemble tchèque, le Collegium 1704. (DR).
Un soupir de déception parcourt la salle, lorsque Patrick Foll annonce la défection de Magdalena Kozena, laissant à peine le temps au directeur du théâtre d’enchaîner sur une nouvelle rassurante. Le concert peut être maintenu grâce au concours de Sara Mingardo. La chanteuse italienne est en répétition pour le prochain festival d’Aix-en-Provence, avec le directeur de Pygmalion, Raphaël Pichon et le metteur en scène Romeo Castellucci. Elle a pu se libérer deux jours.
Evidemment, le programme est modifié. L’alto vient avec les partitions qu’elle possède le mieux. Ses propositions collent avec l’esprit du concert prévu, s’agissant d’un « Jardin des soupirs », où peuvent se mêler tout à la fois l’attente amoureuse, la quête mystique et le soulagement ou le bien-être. Le baroque italien excelle dans l’expression de ces sentiments. Et le jeune Händel, le germanique, n’a pas été le dernier à s’y fondre au cours de ses séjours dans la péninsule.
Sara Mingardo.
Le démontre
sa « Sinfonia » tirée de son opéra « Agrippina ». Elle
ouvre le concert, avant l’entrée en scène de Sara Mingardo. Si la chanteuse a
entendu le bref souffle du dépit, elle n’en laisse rien paraître. Un sourire
radieux accompagne son salut. La scène caennaise l’avait accueillie en février
2017 pour « Le Triomphe du Temps et de la Désillusion » _ autre opéra
d’Händel _ dans la production du Concert d’Astrée d’Emmanuelle Haïm. Elle y
tenait le rôle de la Désillusion aux côtés du baryton américain Michael Spyres
(le Temps) .
La voix Sara
Mingardo n’a rien perdu de sa clarté. Son timbre subtilement modulé associe
fraîcheur et maturité, avec des graves de velours. Vénitienne comme Vivaldi,
elle sert magnifique la musique du « Prêtre roux », que ce soit dans
la Cantate « Cessate amai cessate » ou le psaume « Nisi Dominus ».
Dans ce dernier, le passage « Cum dederit » s’inscrit comme un grand
moment d’une intense douceur entre le chant, les cordes de l’orchestre et le
rythme à deux notes du clavecin.
Depuis dix
ans, s’écrit une belle histoire de fidélité entre le Collegium 1704 et le
théâtre de Caen depuis la belle production de « Rinaldo », mise en
scène par Louise Moatti (1). L’ensemble de Vaklav Luks offre régulièrement un
enchantement. La virtuosité de son premier violon Ivan Iliev ou de son
violoncelle solo, Liber Masek, est à la mesure du son captivant d’équilibre
dégagé par tout le groupe des cordes. Ainsi de « La Follia » d’Arcangelo
Corelli dans un arrangement de Francesco
Geminiani, où, seul instrument à vent à s’inscrire dans le tempo, le basson d’Adrian Rovatkay fait
merveille.
Au fil du concert marqué aussi par des œuvres instrumentales de Domenico Sarro et Leonardo Vinci, Sara Mingardo interprète des airs d’opéra de Händel. Elle incarne Rinaldo puis la Cornelia de « Giulio Cesare », avant de devenir dans un bis répondant aux applaudissements d’un public définitivement emballé, un Serse dans le troublant et bouleversant « Omba mai fu ».
_________________________________
Concert
donné le mardi 4 juin 2019, au théâtre de Caen.
(1) Le Collegium 1704 sera de retour la saison prochaine, avec son ensemble vocal, le samedi 14 décembre 2019. Il interprétera « Le Messie » de Händel, dont vient de sortir un enregistrement chaleureusement accueilli par la critique.
Pour fêter
ses vingt ans, le Poème Harmonique de Vincent Dumestre a opté pour un spectacle
aussi insolite qu’électrisant. Associer au fil d’une déambulation musique pour
partie sacrée et arts du cirque, il y avait de quoi tournebouler tout à la fois
les connaisseurs du baroque et les amateurs d’acrobaties. Du théâtre de Caen
l’église de la Gloriette, la démonstration a convaincu. Son titre
« Elévations » lui collait parfaitement.
Vincent Dumestre et le Poème Harmonique (Photo Jean-Baptiste Millot)
Il est comme
ça des projets un peu fous ! De ceux qui vous projettent dans une sorte
d’inconnu, de pari aussi. Car faire
entendre des airs religieux de la Rome du XVIIe siècle, tandis qu’évoluent des
circassiens, c’est chose rare sinon inédite. A l’occasion du vingtième
anniversaire de son ensemble Le Poème Harmonique, Vincent Dumestre partage
cette audace avec la compagnie MPTA (Les Mains, les Pieds et la Tête Aussi) de
Mathurin Bolze.
D’un côté
des cordes, y compris vocales ; de l’autre, des roues et un trampoline. Tour commence dans les foyers du
théâtre. Un air de procession entraîne dans une atmosphère à la fois pieuse et
allègre. Se répondent les voix de la soprano Claire Lefilliâtre et du haute
contre Bruno Le Levreur dans un chant à la Vierge. Les chanteurs et musiciens
surplombent du deuxième balcon l’espace des foyers coupé par une scène.
Le public
réparti de part et d’autre voit patienter celui qui va se révéler un virtuose
de la roue Cyr, grand cerceau métallique. Juan Ignacio Tulan, artiste argentin
danseur de formation, est comme « L’homme de Vitruve », le célèbre
dessin de Léonard de Vinci avant d’animer l’agrès sur l’air de la chaconne de
Tarquinio Merula. Avec une maîtrise confondante, il se joue des
pieds et des mains pour dompter la force centrifuge qu’il impulse à la roue,
qui, d’accessoire, se métamorphose en véritable partenaire. La musique
participe de ce ballet ondoyant
fascinant.
Mathurin Bolze et sa roue (Photo Yiochi Tsukada)
Depuis cette
entrée en conférence du cirque et de la musique, le dialogue se poursuit dans la grande salle. Le célèbre et poignant
« Lamento della Ninfa » tiré des Madrigaux de Monteverdi introduit et
accompagne l’intervention de Mathurin Bolze. Imaginez en grand une roue, de
celle d’une cage de hamster. La comparaison s’arrête là. Car de son usage, loin
de galoper comme sur un tapis roulant, l’artiste en tire des figures et des
postures élégantes et fluides.
– Photo de répétition: Christophe RAYNAUD DE LAGE –
Il évoque tout autant Chaplin pris dans les engrenages des « Temps modernes » qu’un homme invisible quand sa paire de chaussures trace des pas dans la roue encore en mouvement. Le tout dans un tempo subtil et rigoureux, qui a mis à l’épreuve la violoniste. Au moment d’entamer l’air de la Sonata Prima de Dario Catello, une corde a sauté (non pas « à sauter »).
L’incident
passe presqu’inaperçu grâce à la solidarité spontanée des collègues de
Fiona-Emilie Poupard. Mais la violoniste ne peut réparer qu’en direct. Ce
qu’elle fait avec sang froid pour enchaîner à temps tandis que Juan Ignacio
Tula entame une véritable performance qui tient à la fois du hula hoop que du
derviche tourneur. C’est là sans doute où l’on touche, avec le « Lamento
d’Arianna » (de Monteverdi à nouveau) cette démarche spirituelle suscitée
par les cadences répétées, avec un final magnifique quand la roue achève ses
ondulations comme un dernier soupir.
La dernière
partie qui entraîne le public jusqu’à Notre-Dame de la Gloriette pourrait le
laisser prévoir avec le chant pieux « In te Domine Speravi »
interprété de façon éclaté dans l’église. D’élévations, il est effectivement
question avec les voltigeurs de trampoline Mathurin Bolze, sorti de sa roue, et
son alter ego, Karim Messaoudi, visage d’ange qui aurait pu inspirer Le
Caravage.
Sur les « Lamentations du premier jour » d’Emilio de’Cavalieri, le duo tisse une histoire pleine de rebondissements spectaculaires au cœur d’un chœur qui n’en aura jamais vu autant. Elle entraîne vers un autre monde, les temps d’une suspension aussi éphémère que réconfortante. L’humour s’y révèle aussi spontané que candide. C’est beau, intelligent, respectueux. Les (éventuelles) réticences d’esprits chagrins allergiques à cette démarche iconoclaste ne sont que tempête dans un verre d’eau.
L’incident
passe presqu’inaperçu grâce à la solidarité spontanée des collègues de
Fiona-Emilie Poupard. Mais la violoniste ne peut réparer qu’en direct. Ce
qu’elle fait avec sang froid pour enchaîner à temps tandis que Juan Ignacio
Tula entame une véritable performance qui tient à la fois du hula hoop que du
derviche tourneur. C’est là sans doute où l’on touche, avec le « Lamento
d’Arianna » (de Monteverdi à nouveau) cette démarche spirituelle suscitée
par les cadences répétées, avec un final magnifique quand la roue achève ses
ondulations comme un dernier soupir.
La dernière
partie qui entraîne le public jusqu’à Notre-Dame de la Gloriette pourrait le
laisser prévoir avec le chant pieux « In te Domine Speravi »
interprété de façon éclaté dans l’église. D’élévations, il est effectivement
question avec les voltigeurs de trampoline Mathurin Bolze, sorti de sa roue, et
son alter ego, Karim Messaoudi, visage d’ange qui aurait pu inspirer Le
Caravage.
Sur les « Lamentations du premier jour » d’Emilio de’Cavalieri, le duo tisse une histoire pleine de rebondissements spectaculaires au cœur d’un chœur qui n’en aura jamais vu autant. Elle entraîne vers un autre monde, les temps d’une suspension aussi éphémère que réconfortante. L’humour s’y révèle aussi spontané que candide. C’est beau, intelligent, respectueux. Les (éventuelles) réticences d’esprits chagrins allergiques à cette démarche iconoclaste ne sont que tempête dans un verre d’eau.